La Combustion humaine, Quentin Mouron

RichardFQuentinMouronLaCombustionHumaine31.8.13

Quentin Mouron est un jeune auteur et La Combustion humaine est déjà son troisième roman. On a beaucoup parlé des deux précédents, certains allant jusqu’à comparer son style à Céline. Dans ce texte-là en tout cas, le style n’est pas flamboyant. Il faudrait sans doute lire Au point d’effusion des égouts et Notre-Dame-de-la-Merci pour trancher la question.

L’histoire tient en peu de mots : un éditeur romand surfe sur Facebook et réalise qu’en dehors du milieu littéraire, il est un parfait inconnu. Très honnêtement, je dois dire que quiconque dispose d’un compte Facebook et d’un tant soit peu d’esprit critique aura déjà réfléchi au problème. Mais parler d’actualité n’est jamais évident en littérature. On saluera donc cette intention de l’auteur.

L’autre grand sujet du livre est le point de vue de l’éditeur, puisque le but avoué de Mouron est de révéler ce qu’il a vu et entendu alors qu’il est au début d’une carrière d’écrivain (qu’on lui souhaite longue). On sera moyennement étonné d’y trouver du cynisme, des luttes de pouvoir et du désenchantement. Le texte est nuancé, pas manichéen, et décrit le parcours du personnage principal, l’éditeur (fictif) Jacques Vaillant-Morel.

Les thèmes de fond sont donc parfaitement d’actualité, on devine pourquoi l’auteur et l’éditeur s’y seront intéressés. La difficulté principale reste que le texte relève surtout du portrait. L’écriture est dense et l’exposé complet. Mais en l’absence de réelle narration, le lecteur garde la sensation de tourner un peu en rond… d’où un certain agacement. Je m’explique.

Le livre est largement vendu comme une diatribe contre le système. Mais c’est un éternel piège: Mouron cite les principaux acteurs médiatiques et littéraires de Suisse romande (L’Age d’homme, Le Temps, Joël Dicker…) : il n’oublie personne et n’en dit jamais vraiment du mal. Il vise juste et on pourrait lui reprocher de chercher à s’attirer davantage de tapes sur l’épaule que de coups de pieds au cul.

Le point culminant est atteint page 77 quand Mouron intervient comme personnage de son livre pour, évidemment, dire du mal de lui-même. Ses supporteurs applaudiront son sens de l’autodérision, les détracteurs lui reprocheront son narcissisme. Et en tant que simple lecteur, on finit par se demander si l’on n’est pas le dindon d’une farce qui ne nous regarde pas vraiment.

Je suis donc resté sur ma faim, je m’attendais à plongée plus profonde dans le monde littéraire romand. Mais peut-être n’y a-t-il réellement rien de plus à dire?

Quentin Mouron, La Combustion humaine, éd. Olivier Morattel, 2013, 113 p.

Monsieur Stark, Pierre Girard

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J’aimerais vous présenter un auteur romand trop méconnu : Pierre Girard (1892-1956). Un auteur que j’ai découvert chiffonné, chez un bouquiniste il y a quelques années. Et qui heureusement a eu deux de ses ouvrages republiés aux éditions (françaises, pour le coup) de l’Arbre vengeur. Un nom prédestiné : il faut venger Pierre Girard, injustement oublié.
J’ai donc relu Monsieur Stark. Un petit roman d’une centaine de pages. « Au vrai, Pierre Girard n’a jamais écrit que des débuts de roman. » écrit Thierry Laget en introduction. On restera un peu sur sa faim, certes, tant il semble qu’au moment de prendre son envol, le texte s’éclipse lui-même. Mais quel envol majestueux !
L’histoire est simplissime : Monsieur Stark, directeur d’une usine de cigarettes, promeut un strict règlement moral parmi ses employés. Lui-même est une bête de travail et de droiture, jusqu’au jour où il tombe amoureux de sa nouvelle secrétaire Séphora et le voici contraint de saper ses principes moraux pour mieux conter fleurette. La beauté de cet abandon, la force naturelle de la passion, y sont superbement décrites.
« Dans le bureau clair et lustré, où sur les surfaces polies le ciel changeant déposait ses changeantes laques, Séphora avait déjà apporté quelque chose de tiède, de vivant, de corruptible. Odeur, parfum de poudre de riz, molle conjonction des rayons de lumière sur de blonds cheveux, tout était envahi par la féminité. »
Je ne peux rien ajouter d’autre, il faut découvrir la plume de Pierre Girard, fine et pourtant sûre d’elle, qui aligne ses phrases comme les coups de pinceau d’une esthétique datée mais précieuse.
Lisez Pierre Girard.

Pierre Girard, Monsieur Stark, éd. de l’Arbre vengeur, 2014 (1938), 139 p.

Le dernier échangeur – Daniel Abimi

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Puisque l’on s’est intéressé à un polar romand dont le déroulement se passe à Lausanne, nous ne pouvions pas renoncer à la lecture du “Dernier échangeur” de Daniel Abimi.

A la différence du Paul Bréguet de Sébastien Meier, le personnage principal, Michel Rod est un journaliste. Autre différence notable, il ne part pas en vrille au cours du récit : il semble être en vrille depuis longtemps – quoique la chose s’accentue de page en page. On retrouve donc un journaliste alcoolique qui fréquente assidûment les bistrots, les putes et sa vieille mère collée à une télévision abrutissante. Et le pauvre homme, toujours en quête d’un scoop qui pourrait faire vendre son “canard”, de tomber sur un médecin esthétique torturé et assassiné quelque part dans le bois de Sauvabelin (encore!).

S’ensuit une série de meurtres et de situations parfois cocasses, parfois franchement peu crédibles, mais toujours glauques. Rod passe son temps à se saouler, à ne plus se souvenir, à vomir, et à reboire, et à fumer, et à fumer, et à fumer encore – ainsi que tous les personnages d’ailleurs, dont la seule occupation, semble-t-il, est de fumer. Il pleut durant tout le livre excepté à la fin. Et finalement, on s’ennuie. L’histoire ne rebondit pas beaucoup, on se perd au milieu de tous ces personnages dont on comprend à peine qui ils sont.

La noirceur de ce livre me semble surfaite (tout comme certains dialogues où on décèle une audiardisation étonnante et qu’on peine, une fois de plus, à trouver crédible ; “t’as des pudeurs”), et à la différence des critiques que l’éditeur aura ingénieusement placées à la fin de son édition de poche, je peine à trouver suffisant le fait que le livre se passe à Lausanne. Bien trop de scènes me semblent complètement invraisemblables.

En résumé, la lecture de ce livre est lourde, le cœur de l’histoire sans réelle consistance (si les crimes sont bien décrits, les mobiles semblent plus aléatoires et un peu trop légers) et les personnages sans réelle nuance – bourrés, fumeurs, désabusés. Quant au dénouement final, on y croit moins encore que le reste, et on a presque envie de rire !

Non, ce n’est pas parce qu’il montre “le côté sombre de la ville” que ce roman tient la route. Personnellement, je regrette l’univers unilatéralement pluvieux et gris de ce bouquin, où les constantes scènes morbides, le sexe débridé et le cynisme perpétuel peinent à trouver une justification.

Daniel Abimi a signé un deuxième livre, “Le cadeau de Noël”, censé être la suite du “Dernier échangeur”, où l’inspecteur Mariani prend le pas sur l’alcoolique Rod dont le foie n’a pas encore rendu l’âme. En espérant que ce deuxième opus soit plus aéré, plus rythmé aussi que le premier, et que l’auteur s’écoute un peu moins écrire “du polar lausannois”.

 

Daniel Abimi, Le dernier échangeur, Bernard Campiche éditeur, 319p.

Ils sont tous morts, Antoine Jaquier

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Le titre attire, ou il repousse, soit l’un soit l’autre, c’est certain : le titre interpelle. Et ce regard sur la couverture qui ne vous laisse pas vous enfuir du rayon « romans ».

Une fois le livre saisi, je suis tombé sur l’avant-propos (l’avertissement?) : « Tels que présentés dans ce récit, les personnages n’ont existé que dans mon esprit. Dans la réalité, ils furent bien pires. De toute manière personne ne se plaindra, ils sont tous morts. » Est-ce de l’humour ? Du cynisme ? Un règlement de compte ? En tous cas, le ton est donné : c’est violent, impertinent, drôle, triste (très triste). Je suis ressorti de cette lecture avec un drôle de goût sur la langue. Le goût des vies gâchées pour rien, des vies usées jusqu’à la corde, par goût du risque, par dépendance pour tout ce qui est extrême. J’ai presque le même âge que l’auteur, j’ai vu ce qu’il raconte, de loin. Une enfance paisible dans la Vallée de Joux qui contemplait le reste du monde sur des écrans. J’ai vu les drogués de Bern, de Zurich, sans réelle empathie, je l’avoue, leur existence était trop éloignée de la mienne.

Ils sont tous morts s’empare de cette indifférence et la triture. Antoine Jaquier ne défend pas une cause, il se contente de faire exister une histoire, des personnages, qui disent les travers de notre société, de l’humain. Il présente un roman amoral et laisse pour le lecteur un seul verdict : ils sont tous morts.

 

Ils sont tous morts, Antoine Jaquier, L’Age d’Homme.

Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne

Chroniques de l'Occident

“Peut-être est-il temps de vous dire pourquoi j’écris. J’écris parce qu’un jour un neurologue m’a dit…”

On a dit beaucoup de choses au sujet de ce livre. Et récemment encore, j’entendais un ami dire de sa grosse voix “le problème de ce livre, c’est qu’il ne parle pas de voyages. Elle se regarde le nombril”. Il achevait par “comme tous les jeunes d’aujourd’hui.” Paradoxalement, depuis que son petit livre a débarqué comme une bombe dans les librairies, on n’a de cesse de dire de Aude Seigne qu’elle une “écrivain voyageur”. Ni nombriliste, ni écrivain voyageur, pourtant. Les deux. Aucun des deux.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire extraordinaire de ces chroniques, éditées en premier lieu chez un micro-éditeur lausannois (Paulette, les éditions de Sébastien Meier, dont j’ai parlé dans l’article précédent!), primées par le Prix Bouvier en 2011, reprises par les éditions Zoé en format traditionnel avant de sortir il y a peu, en livre de poche (ironie : à peine plus petit que la première édition, comme une boucle qui se boucle). Quoiqu’il en soit, le livre comme son auteur ont voyagé.

Chroniques de l’Occident nomade oscille sans cesse entre le voyage et le transport. Il y a les géographies du cœur et celles de la terre, et ces deux réalités se juxtaposent – se superposent aussi – au fil des pages, créant une confusion étourdissante. C’est bien le sentiment que l’on a en ressortant de cette lecture, l’impression d’avoir eu trop de vent dans le cœur et dans la tête. Je me souviens l’avoir lu une première fois en Angleterre. Il pleuvait. Lorsque j’ai refermé le livre, j’avais l’impression de ne pas avoir voyagé. Je me trouvais “cul-de-plomb”, et j’ai eu envie de parler à quelqu’un – un inconnu, si possible. En fin de compte, qu’y a-t-il de différent entre la découverte d’une terre et celle d’un être? Aude Seigne nous parle de ces inconnus qui ont peuplé ses mondes lointains. Les deux ne font qu’un, l’éloignement passe par toutes sortes de chemin.

Elle réussit brillamment à voyager avec en tête les textes de ses illustres prédécesseurs (Bouvier, Michaux) dont elle n’a pas manqué le moindre enseignement : le voyage ce n’est pas des mots écrits si tard, mais une quête folle, une fuite en avant ou une formidable envie de vivre qui ne trouve pas d’autre moyen de s’exprimer que dans les paysages lointains. Une forme de révolte, peut-être? Bref, un souffle vivant imprègne chaque phrase de ce petit livre à compter dès à présent comme une œuvre clé de la jeune littérature romande. Un souffle vivant, et sans doute une souffrance aussi “j’écris parce qu’un neurologue m’a dit que…”. Aude Seigne a poussé le voyage aux limites de son propre être, tirant sur la corde jusqu’au moment où l’équilibre fragile entre la poésie et le sentiment de liberté s’effondre et qu’il faut “dire tout ce qui est dicible”, dans un acte d’humilité et de franchise absolue. L’écriture pour faire renaître le lien avec ce qui ne s’évapore pas.

Alors peut-être ce livre nous parle d’elle et s’affranchit de la retranscription-du-voyageur-qui-écrit-comme-d’autres-prennent-en-photo, et c’est tant mieux. Tant mieux parce que le nombril d’Aude Seigne ressemble fort à une map-monde.

 On se dit qu’il faut vraiment n’avoir rien compris au voyage, à l’écriture, à l’auteur, au nombril des choses, à l’analyse et à la générosité pour penser qu’Aude Seigne est juste “une nombriliste”.

Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne. Editions Zoé (poche) 144 p.

Les Ombres du métis, Sébastien Meier

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J’allais dire que le titre disait tout. Mais c’est faux.

Certes, ce roman raconte l’histoire de l’enquête de Paul Bréget: un jeune métis est retrouvé inconscient dans le bois de Sauvabelin, il a vraisemblablement été violé. Paul Bréguet fera de cette affaire son obsession, sombrera dans les travers de l’alcool, de la drogue et de la violence afin de percer le mystère qui entoure la victime, Romain Baptiste. Pourtant, ce sont bel et bien les ombres de Paul Bréguet qui sont explorées dans ce roman. Ou seraient-ce les ombres de Romain Baptiste qui déteignent sur Paul Bréguet ? Je n’irai pas jusqu’à dire que cette enquête est en fait un voyage initiatique (même s’il est certain que celle-ci emmène Paul Bréget … en terrain inconnu!), car ce serait enlever son sel à l’intrigue policière proposée par Sébastien Meier.

Il s’agit de son premier roman et je reste fasciné par sa capacité à construire des dialogues puissants, qui ne servent pas uniquement à remplir des pages, ou à dire les choses de manière paresseuse, comme c’est souvent le cas. Les dialogues retrouvent ici toute leur fonction narrative : ils servent à dire, à faire avancer, mais aussi, surtout, ils servent à dissimuler, à détourner, à manipuler. Les interlocuteurs du héros sont menés en bateau, et le lecteur lui-même se retrouve malmené.

 

Je me fais bref, mais c’est que j’ai conseillé ce livre à beaucoup d’amis et je ne voudrais pas gâcher leur lecture en m’étalant trop!

 

Sachez simplement que c’est un (très) bon livre, un excellent polar et qu’il a en plus le mérite de mettre en scène la ville de Lausanne. Pas besoin du sol des Etats-Unis pour dérouler une intrigue haletante ! (n’est-ce pas Monsieur Dicker!)

A quand un polar à Vallorbe ? 😉

Tourner la page (avec Balzac), Arielle Meyer MacLeod

Tourner la page (avec Balzac)

La quatrième de couverture parle d’un récit bouleversant, et c’est rare, mais elle ne ment pas. La lecture de ce livre m’a laissé sans voix.
Le genre auto-fictionnel n’a pourtant pas ma préférence, d’ordinaire. Et les épanchements larmoyants des pleureuses au coeur tendre…bof. Mais MacLeod évite subtilement ces écueils.
La plume, efficace et sans fioriture, est fluide, poétique (dans le bon sens du terme), et conduit le lecteur au coeur même d’une relation achevée. Lui qui disait l’aimer, et pour toujours, est parti. Le récit de cette déchirure captive, et sans jamais devenir exhibitionniste ou sombrer dans une forme de “mon nombril et moi-même”, Arielle Meyer MacLeod livre une confession intime touchante.

J’y ai revu mes propres peines de cœur, et Dieu sait pourtant si je n’ai rien de commun avec Mme MacLeod. Je ne suis pas de la scène, je ne suis pas artiste (ni chercheur, ni enseignant à l’Uni!!!), et pourtant cet abandon et l’obligation de faire face au vide laissé par un départ m’a parlé. Car il est de l’ordre du deuil, mais ce que l’on pleure vit bel et bien, laissant des marques dans chaque instant (ils ont eu des enfants, et les mots d’amour deviennent “à quelle passes-tu prendre les enfants?” “ce week-end, ils sont chez toi ou chez moi?”). Alors comment faire? Comment pleurer le vivant? Comment se défaire du regret de ce qui aurait pu être – ce qui aurait  être – avec l’autre. Face au fait accompli, face à la brutalité d’un rêve subitement brisé par celui qui nous a aidé à le construire, comment faire? MacLeod, elle se replonge dans un article qu’elle aurait écrit des années plus tôt sur Balzac. Et ce chassé-croisé entre la trivialité d’une rupture et l’analyse sensible et rationnelle d’une œuvre fait sens, ouvre le récit, créer un lien sensible entre le réel et la littérature – qui devient ici nécessaire, fondamentale.

C’est un livre intelligent, d’une rare franchise, qui ne peut laisser indifférent. Et cette histoire de séparation, en fin de compte, donne envie d’aimer, et c’est peut-être la plus belle prouesse que puisse réussir un livre.

Tourner la page (avec Balzac) de Arielle Meyer MacLeod, Editions Zoe, 112p.