Monthly Archives: May 2014

Tourner la page (avec Balzac), Arielle Meyer MacLeod

Tourner la page (avec Balzac)

La quatrième de couverture parle d’un récit bouleversant, et c’est rare, mais elle ne ment pas. La lecture de ce livre m’a laissé sans voix.
Le genre auto-fictionnel n’a pourtant pas ma préférence, d’ordinaire. Et les épanchements larmoyants des pleureuses au coeur tendre…bof. Mais MacLeod évite subtilement ces écueils.
La plume, efficace et sans fioriture, est fluide, poétique (dans le bon sens du terme), et conduit le lecteur au coeur même d’une relation achevée. Lui qui disait l’aimer, et pour toujours, est parti. Le récit de cette déchirure captive, et sans jamais devenir exhibitionniste ou sombrer dans une forme de “mon nombril et moi-même”, Arielle Meyer MacLeod livre une confession intime touchante.

J’y ai revu mes propres peines de cœur, et Dieu sait pourtant si je n’ai rien de commun avec Mme MacLeod. Je ne suis pas de la scène, je ne suis pas artiste (ni chercheur, ni enseignant à l’Uni!!!), et pourtant cet abandon et l’obligation de faire face au vide laissé par un départ m’a parlé. Car il est de l’ordre du deuil, mais ce que l’on pleure vit bel et bien, laissant des marques dans chaque instant (ils ont eu des enfants, et les mots d’amour deviennent “à quelle passes-tu prendre les enfants?” “ce week-end, ils sont chez toi ou chez moi?”). Alors comment faire? Comment pleurer le vivant? Comment se défaire du regret de ce qui aurait pu être – ce qui aurait  être – avec l’autre. Face au fait accompli, face à la brutalité d’un rêve subitement brisé par celui qui nous a aidé à le construire, comment faire? MacLeod, elle se replonge dans un article qu’elle aurait écrit des années plus tôt sur Balzac. Et ce chassé-croisé entre la trivialité d’une rupture et l’analyse sensible et rationnelle d’une œuvre fait sens, ouvre le récit, créer un lien sensible entre le réel et la littérature – qui devient ici nécessaire, fondamentale.

C’est un livre intelligent, d’une rare franchise, qui ne peut laisser indifférent. Et cette histoire de séparation, en fin de compte, donne envie d’aimer, et c’est peut-être la plus belle prouesse que puisse réussir un livre.

Tourner la page (avec Balzac) de Arielle Meyer MacLeod, Editions Zoe, 112p.

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La Lune assassinée, Damien Murith

La lune assassinée, Damien Murith

J’ai acheté le livre parce que je le trouvais beau (ce n’est pas grâce au nom de l’auteur, puisque c’est son premier roman). Modigliani s’affiche donc en couverture de “La Lune assassinée”. Un titre évocateur, une promesse de beauté, de violence, de mystère. Tout ce que j’aime.

Le livre ne déçoit pas, dès la première ligne on est plongé dans une ambiance très lourde. Les chapitres, courts, denses, ont transformé mon voyage en train jusqu’à Genève-Aéroport (je devait aller y retrouver un ami rentré du Canada) en immersion angoissante dans un univers minuscule où les personnages s’entassent et s’étouffent.

Le style de Damien Murith est tellement millimétré, tellement exact, tellement puissant que j’ai peur d’en dire trop, de ne pas être à la hauteur, car je ne le suis pas, c’est certain.

Un livre à lire et à garder, car il mérite sans doute d’être relu.

“La Lune assassinée”, Damien Murith, L’Age d’Homme.

Sirius, Pierre Fankhauser

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Le premier roman de Pierre Fankhauser est une véritable réussite. En exploitant des genres littéraires différents, voire opposés (rapports d’enquête froids, communiqués de presse d’abord aimables puis inquiétants, dialogues très réalistes, prose poétique quasi hermétique) il dessine les contours d’un drame mystérieux.

Comment expliquer ces quatorze corps disposés en cercle au milieu de la forêt, criblés de balles, le visage recouvert d’un sac plastique? Comment expliquer les chairs carbonisées, presque fondues? Comment expliquer cette mère et son enfant?

Suicide collectif? Massacre? Emmené, malmené par les allers-retours et les détours que prend le récit, le lecteur reconstruit les causes de la tragédie. D’abord désarçonné, on apprend également à accepter la part de mystère. Pierre Fankhauser ne dit pas tout, ne donne pas tout en pâture au lecteur. Le traitement de la violence, obligatoirement présente dans ce genre d’événement, est entièrement rendu par le corps d’une danseuse, malmené dans des chorégraphie qui interrogent l’indépendance du corps contre l’esprit.

Le roman, très court, très nerveux, s’inscrit dans la tendance du “inspiré d’un fait divers”, sans pour autant céder à une écriture qui en ferait trop, qui en dirait trop (tentation exécrable qui donne vie à des ouvrages qui ne sont rien de plus que de longs articles de presse à scandale). Un auteur à suivre de près.

 

Sirius, Pierre Fankhauser, BSN Press, 2014.