Monthly Archives: June 2014

Le dernier échangeur – Daniel Abimi

Image

Puisque l’on s’est intéressé à un polar romand dont le déroulement se passe à Lausanne, nous ne pouvions pas renoncer à la lecture du “Dernier échangeur” de Daniel Abimi.

A la différence du Paul Bréguet de Sébastien Meier, le personnage principal, Michel Rod est un journaliste. Autre différence notable, il ne part pas en vrille au cours du récit : il semble être en vrille depuis longtemps – quoique la chose s’accentue de page en page. On retrouve donc un journaliste alcoolique qui fréquente assidûment les bistrots, les putes et sa vieille mère collée à une télévision abrutissante. Et le pauvre homme, toujours en quête d’un scoop qui pourrait faire vendre son “canard”, de tomber sur un médecin esthétique torturé et assassiné quelque part dans le bois de Sauvabelin (encore!).

S’ensuit une série de meurtres et de situations parfois cocasses, parfois franchement peu crédibles, mais toujours glauques. Rod passe son temps à se saouler, à ne plus se souvenir, à vomir, et à reboire, et à fumer, et à fumer, et à fumer encore – ainsi que tous les personnages d’ailleurs, dont la seule occupation, semble-t-il, est de fumer. Il pleut durant tout le livre excepté à la fin. Et finalement, on s’ennuie. L’histoire ne rebondit pas beaucoup, on se perd au milieu de tous ces personnages dont on comprend à peine qui ils sont.

La noirceur de ce livre me semble surfaite (tout comme certains dialogues où on décèle une audiardisation étonnante et qu’on peine, une fois de plus, à trouver crédible ; “t’as des pudeurs”), et à la différence des critiques que l’éditeur aura ingénieusement placées à la fin de son édition de poche, je peine à trouver suffisant le fait que le livre se passe à Lausanne. Bien trop de scènes me semblent complètement invraisemblables.

En résumé, la lecture de ce livre est lourde, le cœur de l’histoire sans réelle consistance (si les crimes sont bien décrits, les mobiles semblent plus aléatoires et un peu trop légers) et les personnages sans réelle nuance – bourrés, fumeurs, désabusés. Quant au dénouement final, on y croit moins encore que le reste, et on a presque envie de rire !

Non, ce n’est pas parce qu’il montre “le côté sombre de la ville” que ce roman tient la route. Personnellement, je regrette l’univers unilatéralement pluvieux et gris de ce bouquin, où les constantes scènes morbides, le sexe débridé et le cynisme perpétuel peinent à trouver une justification.

Daniel Abimi a signé un deuxième livre, “Le cadeau de Noël”, censé être la suite du “Dernier échangeur”, où l’inspecteur Mariani prend le pas sur l’alcoolique Rod dont le foie n’a pas encore rendu l’âme. En espérant que ce deuxième opus soit plus aéré, plus rythmé aussi que le premier, et que l’auteur s’écoute un peu moins écrire “du polar lausannois”.

 

Daniel Abimi, Le dernier échangeur, Bernard Campiche éditeur, 319p.

Advertisements

Ils sont tous morts, Antoine Jaquier

Int

Le titre attire, ou il repousse, soit l’un soit l’autre, c’est certain : le titre interpelle. Et ce regard sur la couverture qui ne vous laisse pas vous enfuir du rayon « romans ».

Une fois le livre saisi, je suis tombé sur l’avant-propos (l’avertissement?) : « Tels que présentés dans ce récit, les personnages n’ont existé que dans mon esprit. Dans la réalité, ils furent bien pires. De toute manière personne ne se plaindra, ils sont tous morts. » Est-ce de l’humour ? Du cynisme ? Un règlement de compte ? En tous cas, le ton est donné : c’est violent, impertinent, drôle, triste (très triste). Je suis ressorti de cette lecture avec un drôle de goût sur la langue. Le goût des vies gâchées pour rien, des vies usées jusqu’à la corde, par goût du risque, par dépendance pour tout ce qui est extrême. J’ai presque le même âge que l’auteur, j’ai vu ce qu’il raconte, de loin. Une enfance paisible dans la Vallée de Joux qui contemplait le reste du monde sur des écrans. J’ai vu les drogués de Bern, de Zurich, sans réelle empathie, je l’avoue, leur existence était trop éloignée de la mienne.

Ils sont tous morts s’empare de cette indifférence et la triture. Antoine Jaquier ne défend pas une cause, il se contente de faire exister une histoire, des personnages, qui disent les travers de notre société, de l’humain. Il présente un roman amoral et laisse pour le lecteur un seul verdict : ils sont tous morts.

 

Ils sont tous morts, Antoine Jaquier, L’Age d’Homme.

Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne

Chroniques de l'Occident

“Peut-être est-il temps de vous dire pourquoi j’écris. J’écris parce qu’un jour un neurologue m’a dit…”

On a dit beaucoup de choses au sujet de ce livre. Et récemment encore, j’entendais un ami dire de sa grosse voix “le problème de ce livre, c’est qu’il ne parle pas de voyages. Elle se regarde le nombril”. Il achevait par “comme tous les jeunes d’aujourd’hui.” Paradoxalement, depuis que son petit livre a débarqué comme une bombe dans les librairies, on n’a de cesse de dire de Aude Seigne qu’elle une “écrivain voyageur”. Ni nombriliste, ni écrivain voyageur, pourtant. Les deux. Aucun des deux.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire extraordinaire de ces chroniques, éditées en premier lieu chez un micro-éditeur lausannois (Paulette, les éditions de Sébastien Meier, dont j’ai parlé dans l’article précédent!), primées par le Prix Bouvier en 2011, reprises par les éditions Zoé en format traditionnel avant de sortir il y a peu, en livre de poche (ironie : à peine plus petit que la première édition, comme une boucle qui se boucle). Quoiqu’il en soit, le livre comme son auteur ont voyagé.

Chroniques de l’Occident nomade oscille sans cesse entre le voyage et le transport. Il y a les géographies du cœur et celles de la terre, et ces deux réalités se juxtaposent – se superposent aussi – au fil des pages, créant une confusion étourdissante. C’est bien le sentiment que l’on a en ressortant de cette lecture, l’impression d’avoir eu trop de vent dans le cœur et dans la tête. Je me souviens l’avoir lu une première fois en Angleterre. Il pleuvait. Lorsque j’ai refermé le livre, j’avais l’impression de ne pas avoir voyagé. Je me trouvais “cul-de-plomb”, et j’ai eu envie de parler à quelqu’un – un inconnu, si possible. En fin de compte, qu’y a-t-il de différent entre la découverte d’une terre et celle d’un être? Aude Seigne nous parle de ces inconnus qui ont peuplé ses mondes lointains. Les deux ne font qu’un, l’éloignement passe par toutes sortes de chemin.

Elle réussit brillamment à voyager avec en tête les textes de ses illustres prédécesseurs (Bouvier, Michaux) dont elle n’a pas manqué le moindre enseignement : le voyage ce n’est pas des mots écrits si tard, mais une quête folle, une fuite en avant ou une formidable envie de vivre qui ne trouve pas d’autre moyen de s’exprimer que dans les paysages lointains. Une forme de révolte, peut-être? Bref, un souffle vivant imprègne chaque phrase de ce petit livre à compter dès à présent comme une œuvre clé de la jeune littérature romande. Un souffle vivant, et sans doute une souffrance aussi “j’écris parce qu’un neurologue m’a dit que…”. Aude Seigne a poussé le voyage aux limites de son propre être, tirant sur la corde jusqu’au moment où l’équilibre fragile entre la poésie et le sentiment de liberté s’effondre et qu’il faut “dire tout ce qui est dicible”, dans un acte d’humilité et de franchise absolue. L’écriture pour faire renaître le lien avec ce qui ne s’évapore pas.

Alors peut-être ce livre nous parle d’elle et s’affranchit de la retranscription-du-voyageur-qui-écrit-comme-d’autres-prennent-en-photo, et c’est tant mieux. Tant mieux parce que le nombril d’Aude Seigne ressemble fort à une map-monde.

 On se dit qu’il faut vraiment n’avoir rien compris au voyage, à l’écriture, à l’auteur, au nombril des choses, à l’analyse et à la générosité pour penser qu’Aude Seigne est juste “une nombriliste”.

Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne. Editions Zoé (poche) 144 p.

Les Ombres du métis, Sébastien Meier

Image

J’allais dire que le titre disait tout. Mais c’est faux.

Certes, ce roman raconte l’histoire de l’enquête de Paul Bréget: un jeune métis est retrouvé inconscient dans le bois de Sauvabelin, il a vraisemblablement été violé. Paul Bréguet fera de cette affaire son obsession, sombrera dans les travers de l’alcool, de la drogue et de la violence afin de percer le mystère qui entoure la victime, Romain Baptiste. Pourtant, ce sont bel et bien les ombres de Paul Bréguet qui sont explorées dans ce roman. Ou seraient-ce les ombres de Romain Baptiste qui déteignent sur Paul Bréguet ? Je n’irai pas jusqu’à dire que cette enquête est en fait un voyage initiatique (même s’il est certain que celle-ci emmène Paul Bréget … en terrain inconnu!), car ce serait enlever son sel à l’intrigue policière proposée par Sébastien Meier.

Il s’agit de son premier roman et je reste fasciné par sa capacité à construire des dialogues puissants, qui ne servent pas uniquement à remplir des pages, ou à dire les choses de manière paresseuse, comme c’est souvent le cas. Les dialogues retrouvent ici toute leur fonction narrative : ils servent à dire, à faire avancer, mais aussi, surtout, ils servent à dissimuler, à détourner, à manipuler. Les interlocuteurs du héros sont menés en bateau, et le lecteur lui-même se retrouve malmené.

 

Je me fais bref, mais c’est que j’ai conseillé ce livre à beaucoup d’amis et je ne voudrais pas gâcher leur lecture en m’étalant trop!

 

Sachez simplement que c’est un (très) bon livre, un excellent polar et qu’il a en plus le mérite de mettre en scène la ville de Lausanne. Pas besoin du sol des Etats-Unis pour dérouler une intrigue haletante ! (n’est-ce pas Monsieur Dicker!)

A quand un polar à Vallorbe ? 😉