Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne

Chroniques de l'Occident

“Peut-être est-il temps de vous dire pourquoi j’écris. J’écris parce qu’un jour un neurologue m’a dit…”

On a dit beaucoup de choses au sujet de ce livre. Et récemment encore, j’entendais un ami dire de sa grosse voix “le problème de ce livre, c’est qu’il ne parle pas de voyages. Elle se regarde le nombril”. Il achevait par “comme tous les jeunes d’aujourd’hui.” Paradoxalement, depuis que son petit livre a débarqué comme une bombe dans les librairies, on n’a de cesse de dire de Aude Seigne qu’elle une “écrivain voyageur”. Ni nombriliste, ni écrivain voyageur, pourtant. Les deux. Aucun des deux.

Je ne reviendrai pas sur l’histoire extraordinaire de ces chroniques, éditées en premier lieu chez un micro-éditeur lausannois (Paulette, les éditions de Sébastien Meier, dont j’ai parlé dans l’article précédent!), primées par le Prix Bouvier en 2011, reprises par les éditions Zoé en format traditionnel avant de sortir il y a peu, en livre de poche (ironie : à peine plus petit que la première édition, comme une boucle qui se boucle). Quoiqu’il en soit, le livre comme son auteur ont voyagé.

Chroniques de l’Occident nomade oscille sans cesse entre le voyage et le transport. Il y a les géographies du cœur et celles de la terre, et ces deux réalités se juxtaposent – se superposent aussi – au fil des pages, créant une confusion étourdissante. C’est bien le sentiment que l’on a en ressortant de cette lecture, l’impression d’avoir eu trop de vent dans le cœur et dans la tête. Je me souviens l’avoir lu une première fois en Angleterre. Il pleuvait. Lorsque j’ai refermé le livre, j’avais l’impression de ne pas avoir voyagé. Je me trouvais “cul-de-plomb”, et j’ai eu envie de parler à quelqu’un – un inconnu, si possible. En fin de compte, qu’y a-t-il de différent entre la découverte d’une terre et celle d’un être? Aude Seigne nous parle de ces inconnus qui ont peuplé ses mondes lointains. Les deux ne font qu’un, l’éloignement passe par toutes sortes de chemin.

Elle réussit brillamment à voyager avec en tête les textes de ses illustres prédécesseurs (Bouvier, Michaux) dont elle n’a pas manqué le moindre enseignement : le voyage ce n’est pas des mots écrits si tard, mais une quête folle, une fuite en avant ou une formidable envie de vivre qui ne trouve pas d’autre moyen de s’exprimer que dans les paysages lointains. Une forme de révolte, peut-être? Bref, un souffle vivant imprègne chaque phrase de ce petit livre à compter dès à présent comme une œuvre clé de la jeune littérature romande. Un souffle vivant, et sans doute une souffrance aussi “j’écris parce qu’un neurologue m’a dit que…”. Aude Seigne a poussé le voyage aux limites de son propre être, tirant sur la corde jusqu’au moment où l’équilibre fragile entre la poésie et le sentiment de liberté s’effondre et qu’il faut “dire tout ce qui est dicible”, dans un acte d’humilité et de franchise absolue. L’écriture pour faire renaître le lien avec ce qui ne s’évapore pas.

Alors peut-être ce livre nous parle d’elle et s’affranchit de la retranscription-du-voyageur-qui-écrit-comme-d’autres-prennent-en-photo, et c’est tant mieux. Tant mieux parce que le nombril d’Aude Seigne ressemble fort à une map-monde.

 On se dit qu’il faut vraiment n’avoir rien compris au voyage, à l’écriture, à l’auteur, au nombril des choses, à l’analyse et à la générosité pour penser qu’Aude Seigne est juste “une nombriliste”.

Chroniques de l’Occident nomade, Aude Seigne. Editions Zoé (poche) 144 p.

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