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Monsieur Stark, Pierre Girard

GIRARD-STARK-COUVERTURE

J’aimerais vous présenter un auteur romand trop méconnu : Pierre Girard (1892-1956). Un auteur que j’ai découvert chiffonné, chez un bouquiniste il y a quelques années. Et qui heureusement a eu deux de ses ouvrages republiés aux éditions (françaises, pour le coup) de l’Arbre vengeur. Un nom prédestiné : il faut venger Pierre Girard, injustement oublié.
J’ai donc relu Monsieur Stark. Un petit roman d’une centaine de pages. « Au vrai, Pierre Girard n’a jamais écrit que des débuts de roman. » écrit Thierry Laget en introduction. On restera un peu sur sa faim, certes, tant il semble qu’au moment de prendre son envol, le texte s’éclipse lui-même. Mais quel envol majestueux !
L’histoire est simplissime : Monsieur Stark, directeur d’une usine de cigarettes, promeut un strict règlement moral parmi ses employés. Lui-même est une bête de travail et de droiture, jusqu’au jour où il tombe amoureux de sa nouvelle secrétaire Séphora et le voici contraint de saper ses principes moraux pour mieux conter fleurette. La beauté de cet abandon, la force naturelle de la passion, y sont superbement décrites.
« Dans le bureau clair et lustré, où sur les surfaces polies le ciel changeant déposait ses changeantes laques, Séphora avait déjà apporté quelque chose de tiède, de vivant, de corruptible. Odeur, parfum de poudre de riz, molle conjonction des rayons de lumière sur de blonds cheveux, tout était envahi par la féminité. »
Je ne peux rien ajouter d’autre, il faut découvrir la plume de Pierre Girard, fine et pourtant sûre d’elle, qui aligne ses phrases comme les coups de pinceau d’une esthétique datée mais précieuse.
Lisez Pierre Girard.

Pierre Girard, Monsieur Stark, éd. de l’Arbre vengeur, 2014 (1938), 139 p.

Le dernier échangeur – Daniel Abimi

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Puisque l’on s’est intéressé à un polar romand dont le déroulement se passe à Lausanne, nous ne pouvions pas renoncer à la lecture du “Dernier échangeur” de Daniel Abimi.

A la différence du Paul Bréguet de Sébastien Meier, le personnage principal, Michel Rod est un journaliste. Autre différence notable, il ne part pas en vrille au cours du récit : il semble être en vrille depuis longtemps – quoique la chose s’accentue de page en page. On retrouve donc un journaliste alcoolique qui fréquente assidûment les bistrots, les putes et sa vieille mère collée à une télévision abrutissante. Et le pauvre homme, toujours en quête d’un scoop qui pourrait faire vendre son “canard”, de tomber sur un médecin esthétique torturé et assassiné quelque part dans le bois de Sauvabelin (encore!).

S’ensuit une série de meurtres et de situations parfois cocasses, parfois franchement peu crédibles, mais toujours glauques. Rod passe son temps à se saouler, à ne plus se souvenir, à vomir, et à reboire, et à fumer, et à fumer, et à fumer encore – ainsi que tous les personnages d’ailleurs, dont la seule occupation, semble-t-il, est de fumer. Il pleut durant tout le livre excepté à la fin. Et finalement, on s’ennuie. L’histoire ne rebondit pas beaucoup, on se perd au milieu de tous ces personnages dont on comprend à peine qui ils sont.

La noirceur de ce livre me semble surfaite (tout comme certains dialogues où on décèle une audiardisation étonnante et qu’on peine, une fois de plus, à trouver crédible ; “t’as des pudeurs”), et à la différence des critiques que l’éditeur aura ingénieusement placées à la fin de son édition de poche, je peine à trouver suffisant le fait que le livre se passe à Lausanne. Bien trop de scènes me semblent complètement invraisemblables.

En résumé, la lecture de ce livre est lourde, le cœur de l’histoire sans réelle consistance (si les crimes sont bien décrits, les mobiles semblent plus aléatoires et un peu trop légers) et les personnages sans réelle nuance – bourrés, fumeurs, désabusés. Quant au dénouement final, on y croit moins encore que le reste, et on a presque envie de rire !

Non, ce n’est pas parce qu’il montre “le côté sombre de la ville” que ce roman tient la route. Personnellement, je regrette l’univers unilatéralement pluvieux et gris de ce bouquin, où les constantes scènes morbides, le sexe débridé et le cynisme perpétuel peinent à trouver une justification.

Daniel Abimi a signé un deuxième livre, “Le cadeau de Noël”, censé être la suite du “Dernier échangeur”, où l’inspecteur Mariani prend le pas sur l’alcoolique Rod dont le foie n’a pas encore rendu l’âme. En espérant que ce deuxième opus soit plus aéré, plus rythmé aussi que le premier, et que l’auteur s’écoute un peu moins écrire “du polar lausannois”.

 

Daniel Abimi, Le dernier échangeur, Bernard Campiche éditeur, 319p.

Moravagine, Blaise Cendrars

Faut-il considérer Blaise Cendrars comme un auteur romand ? Certes, il est né sous le nom de Frédéric Sauser à la Chaux-de-Fonds, mais c’est un homme d’exil, un sans-patrie, un bourlingueur.

J’ai mis longtemps à oser le lire… sa prose me semblait trop brute, trop violente. Et puis la figure du mythomane, ça a tendance à m’agacer. Mais un ami a insisté, il m’a conseillé « Bourlinguer », m’assurant qu’un voyage pareil valait la peine. Et il ne s’est pas trompé. Je suis tombé dans l’oeuvre de Cendrars avec une joie sans cesse renouvelée. Les histoires « vraies » se dévoilent, elles sont invraisemblables, indécentes, incroyables. On découvre Gênes, Anvers, Paris, Venise… Une véritable poésie se dégage de ses nouvelles, une certaine philosophie aussi.

« On ne vit pas dans l’absolu. Nul homme n’est coulé d’une seule pièce. Même un robot connaît la panne. Sans contradictions il n’y a pas de vie. »

Enthousiasmé, j’ai voulu poursuivre ma découverte de Cendrars. Je suis tombé sur « Moravagine ». Un titre bien étrange et intrigant. Je dois dire que cette lecture m’a laissé pensif. L’histoire d’un psychiatre (Cendrars?) qui se prend de complicité pour l’un de ses patients dans un sanatorium de Bern, Moravagine. Tous deux prennent la fuite. Ils sont fous, bâtissent des théories sur le monde, élaborent des plans d’attentat, prennent un bateau, se retrouvent en Amazonie. Ce roman est d’une folie furieuse, d’une violence sans nom. Je l’ai lu très rapidement, dégoûté et fasciné. Il y a d’un côté l’histoire passionnante, immorale, de l’autre les propos tenus, parfois pertinents et visionnaires, d’autres fois bêtement machistes ou racistes. Que faire de tout cela ?

Une chose est certaine, cette lecture m’a marqué. En fin de compte, je crois que je recommande la lecture de Moravagine, ne serait-ce que pour se confronter à l’oeuvre, observer l’effet qu’elle a sur soi. Et si cela ne prend pas, il ne faut pas oublier que Blaise Cendrars a aussi écrit d’autres choses, des livres magnifiques et plus lumineux tels « Bourlinguer » ou « D’Oultremer à Indigo ».